Feuille verte n°122

Réflexion

Il est l’heure de la rentrée pour la majorité d’entre nous, et bien sûr aussi pour notre Feuille Verte. Ce dernier été, censé être une période de repos, s’est transformé en épreuve pour beaucoup. Je vous souhaite de pouvoir au moins profiter enfin du répit des plus grosses chaleurs, même s’il coïncide avec la reprise professionnelle ou scolaire. Quant à la reprise politique, il semblerait qu’elle soit déjà bien entamée.

En effet, cela fait déjà plusieurs semaines que murs et objets de notre ville se sont couverts du nom de “neutralité”, le tout en colombes blanches sur encre noire. La semaine dernière, c’est aussi une belle quantité d’encre d’un coup, en pas moins de huit pages, qui a atterri dans nos boîte aux lettres. Comme avec l’initiative sur la soi-disant “durabilité”, la tactique est claire: récupérer des voix à gauche, en se déguisant sous des lieux communs consensuels (la neutralité) et des valeurs réellement essentielles (l’anti-militarisme et la protection du droit international). Les sondages sont encore incertains et les moyens déjà obscènes déployés par les partisans doivent nous maintenir en alerte face à un projet malhonnête, cynique, et apathique – et sur ses conséquences.

Une initiative malhonnête

Soyons déjà clairs sur la malhonnêteté: le texte de l’”initiative pour la neutralité” se décline en quatre points, mais n’a qu’un but. Le terme est déjà dans la Constitution (ce que l’alinéa 1 demande), aucune force politique dans le pays n’envisage aujourd’hui de nous faire rejoindre une alliance militaire (alinéa 2), et les soutiens de l’initiative oeuvrent déjà systématiquement contre le renforcement de nos outils diplomatiques et de médiation (alinéa 4). Il n’y figure donc qu’une mesure impactante, celle d’interdire “les mesures coercitives non militaires contre un Etat belligérant” (alinéa 3). La conséquence réelle, souhaitée: annuler les sanctions contre la Russie, reprises depuis l’UE par la Suisse le 28 février 2022, et c’est bien cet acte qui a motivé la naissance de l’initiative quelques mois plus tard.

Opposer neutralité et sanctions n’est pas sans précédent. Dans les années 80, elle fut un parfait prétexte pour le maintien des relations commerciales avec le gouvernement de l’Afrique du Sud, visé par une campagne de sanctions internationales pour le démantèlement du régime d’apartheid. La Suisse, elle, condamnait le régime à l’ONU tout en ignorant ces mêmes sanctions et le finança massivement, comptant jusqu’à 10% de tous les investissements étrangers dans le pays. Les banques, le secteur pharmaceutique, et même celui de l’armement, purent ainsi profiter d’environ CHF 300 millions d’intérêts par an. C’est à ce degré de malhonnêteté dans la poursuite des intérêts économiques et privés que je parle de cynisme, lorsqu’on ne cache qu’à peine ses buts réels derrière un discours de façade. Revenons donc au discours contemporain sur la neutralité, livré à nos portes.

Une initiative cynique

Les partisans seraient “contre la guerre” ou “pour le droit international”, par exemple ? Pourtant, ils perdent très rapidement leurs grandes exigences humanitaires et pacifiques dès qu’il s’agit de commercer avec des Etats fondamentalement coloniaux et génocidaires tels qu’Israël ou la Russie. D’ailleurs, le 29 novembre, nous voterons sur l’assouplissement de la loi fédérale sur le matériel de guerre. Soutenue de manière déterminante par l’UDC, elle vise à réautoriser l’export d’armes aux USA, suspendu depuis leurs attaques sur l’Iran en février dernier. Ces mêmes USA qui ont déjà unilatéralement agressé ou menacé militairement plus d’une dizaine de pays en moins de deux ans, et qui bien sûr démantèlent à large échelle les fondements mêmes des institutions du droit international.

“Rester maître de son destin” lit-on aussi plus loin ? Mais en conditionnant les sanctions aux décisions de l’ONU, l’initiative s’assure que même les mesures les plus élémentaires seront soumises à l’accord des membres permanents du Conseil de sécurité. Un parti soi-disant souverainiste et patriote qui se plie en quatre devant les grandes puissances impériales – ce serait risible si ce n’était aussi pathétiquement attendu.

“Les sanctions tuent” impriment-ils finalement. Les Shahed-136 aussi tuent, une quinzaine de personnes à la fois vendredi dernier. Et les Shahed-136, ça vole avec des composants suisses (68 puces différentes pour être exact), du genre qui étaient vendus en masse par notre industrie civile, directement à la Russie, avant l’introduction des sanctions. L’apartheid, lui, a tué 21’000 personnes – on ne saura jamais combien avec des munitions suisses.

Une initiative apathique

Un déni de réalité, pour peu qu’elle soit suffisamment loin, qui donne un écho amer à des décennies de lutte écologiste. Pour certain-e-s d’entre nous, une vie entière a été dédiée à ce combat, face au mépris, à la dérision et au silence. Des générations passées à expliquer le sujet patiemment, et à mettre en garde contre les conséquences. Car le sujet est souvent abstrait, bien théorique à l’échelle de nos vies quotidiennes. Et les conséquences peuvent mettre des années pour se faire sentir. Jusqu’à ce qu’elles soient finalement là. Elles l’ont toujours été, quelque part, mais maintenant c’est ici. L’été chauffe et le prochain chauffera aussi et les effets du réchauffement continuent. Et cette fois ce sont nos propres morts que nous comptons.

C’est ici que l’argumentation touche à son élément final, le plus dangereux: une fois le mensonge digéré et le cynisme établi, il reste l’apathie. Par apathie j’entends la disparition des vrais processus de la politique (ceux qui évaluent, tranchent et décident), le choix du non-choix et de l’immobilisme, l’appel à… rien en fait, juste faire comme avant peut-être ? En tout cas, ne rien remettre en question et certainement pas les chiffres (financiers, cela va de soi). Le réflexe rassurant de notre “neutralité” tient d’un mythe politique, celui qui souhaite une solution objective ou absolue. Un mythe comparable à d’autres – la société au progrès ou à la croissance sans limite, ou l’idéologie d’un marché qui peut tout résoudre. L’essence d’un tel discours vise à la rationalisation, à lisser les aspérités du réel pour désamorcer le potentiel même du débat, celui qui esquisse le changement.

Choix et conséquences

Pourtant ce sont bien des choix que le système prend. La neutralité fut une série de choix stratégiques spécifiques, pris à des moments historiques distincts. L’orthodoxie budgétaire fut un choix politique, bien commode pour les économistes qui oublient soudainement le concept d’investissement dès que la dette est devenue publique. Ignorer les investissements dans notre résilience climatique, cela est un choix. Couper les fonds spéciaux pour la transformation des forêts en pleine canicule, cela est un choix. Et protéger la fortune des oligarques, faire du commerce avec des Etats coloniaux, faciliter les guerres, c’est aussi un choix. C’est le choix, tout sauf neutre, de l’UDC et de tous ses alliés qui ont signé le même torchon. Ce sont les choix d’un système qui fait face à son propre effondrement, qui choisit un immobilisme radical, qui s’arcboute à s’en briser contre les piliers qu’il a lui-même établis. Peu importe où ces piliers sont enfoncés et où les débris tombent – les morts d’aujourd’hui sont bien loin, ceux de demain ne les concernent pas. 

Je commence donc très volontiers cette rentrée par vous appeler tous et toutes à choisir différemment, à voter et faire voter NON à l’initiative sur la neutralité le 27 septembre.

Puissions-nous aller plus loin, et dire NON à leurs pillages, à la dissimulation du réel et à l’élimination du vivant. Choisir d’agir, de comprendre et de changer. Choisir de regarder les conséquences de nos actions, dans toute leur complexité, ailleurs comme ici, demain comme aujourd’hui. Choisir de ne pas rester neutre, mais bien de faire face aux mensonges et au cynisme, face surtout à l’apathie et à l’effondrement. Et se préparer ensemble à tous les étés futurs

Et en hommage à toutes celles et ceux qui n’ont jamais eu le choix de faire face aux conséquences des actions des autres, quelques mots de la première strophe de l’hymne ukrainien, qui a résonné ce week-end sur le parvis de l’église Saint-Laurent à l’occasion des 35 ans de l’indépendance de l’Ukraine (et quelques siècles de combat).

Ще не вмерла                        “pas encore morts”,

Ще доля усміхнеться                       “le destin sourira à nouveau”.

Excellente rentrée et à très bientôt.

Kelig Chappuis

Membre du comité