« Parler est ce qu’on a fait de plus important ces dernières années. Nous qui n’avions jamais parlé. Et ce qui compte aujourd’hui, c’est prendre soin de nos paroles. Si nous voulons dire « révolution », il nous faut ouvrir des espaces non pas safe, parce que safe ça n’existe pas quand il faut déballer sa merde, mais d’écoute sincère. »
Virginies Despentes, Création d’un corps révolutionnaire, lecture, novembre 2022, Centre Pompidou, Paris 1

L’une des raisons qui pousse les personnes ayant subi des agressions à ne pas aller porter plainte, c’est sans doute en premier lieu l’habitude du manque de soin accordé à leur parole. Une habitude qui devient autocensure. Celles qui comme nous vivent avec « 10’000 keufs à l’intérieur de leur tête » et qui « surveillent ce qu’[elles] [disent] avant même d’avoir le temps de s’en rendre compte »2. Les violences systémiques sont d’abord intériorisées. De nombreuses personnes sont moins légitimées par nos sociétés dans l’espace public, ce qui a pour effet que, souvent, elles s’y sentent moins légitimes.

Or, en tant que personne subissant potentiellement des discriminations, du harcèlement ou des agressions (qu’on soit une femme, une personne racisée, en situation de handicap, homosexuelle, une personne queer et/ou trans) la violence systémique est intériorisée, ce qui constitue un premier frein au dépôt de plainte.

Lorsque des événements d’une certaine gravité surviennent et que la possibilité d’un dépôt de plainte émerge (et qu’on en parle autour de soi, par exemple avec des personnes subissant les mêmes formes d’agressions), on apprend alors souvent que des personnes ayant vécu des situations similaires ont dû se battre pour se faire entendre. Et quand on finit malgré tout par aller porter plainte – comme en témoignait notre collègue verte Léonore Porchet dans les colonnes du journal Le Temps daté du 13 septembre dernier – et qu’on doit insister pour être entendue, on subit au minimum une quadruple punition. Celle d’avoir été harcelé·e·x ou agressé·e·x ; celle de devoir insister pour être entendu·e·x ; celle d’avoir à raconter son histoire à une personne qui, jusqu’à présent, n’est très souvent pas formée pour l’entendre, pour en prendre soin ; et enfin celle de se voir potentiellement perdre la procédure judiciaire. À titre d’exemple : un sondage de 2020 montrait que la moitié des femmes en Suisse ont subi des attouchements non désirés. Or, seul 8% des femmes ayant subi des violences sexuelles portent plainte3 et le nombre de prévenus finalement condamnés reste faible.

Dans ces conditions comment imaginer que des personnes ayant subi des agressions – sexuelles notamment – puissent ne serait-ce qu’envisager la possibilité de porter plainte ? Comment connaître les chiffres réels des agressions à Lausanne, dans le Canton, en Suisse ? À la question « à quel moment (…) on n’a pas envie de déposer une plainte ou d’appeler la police ? » émanant de personnes qui attendent des « cas avérés » on répondra plutôt « à quel moment a-t-on seulement envie, dans ces conditions, d’aller porter plainte ?! » et, aussi, comment construire ensemble des espaces d’écoute sincère ?

Notre groupe s’engage pour que du soin soit apporté à ces paroles. Pour que les personnes plaignantes n’aient pas à se battre pour déposer leur plainte – le témoignage de Léonore Porchet laissant augurer la difficulté que rencontrent d’autres personnes, moins légitimées dans l’espace public, à porter plainte pour agression ou harcèlement à Lausanne. Nous défendons l’idée que ces dépôts initiaux de plainte doivent être pris en charge par des personnes compétentes, idéalement en dehors du corps de police, mais tant que cela sera le cas nous nous engageons pour que cette dernière y soit enfin sérieusement formée. Nous nous engageons pour que les personnes plaignantes n’aient pas à répéter leur témoignage sans motif et pour des procédures adaptées qui rendent le moment de dépôt de plainte le moins violent possible. Nous suivons avec attention la réforme fédérale du droit pénal sexuel qui est datée. Le droit pénal doit être remis en question pour refléter la société actuelle. Et nous attendons avec impatience de voir les effets de la mise en place de l’unité spécialisée dans la prise en charge des victimes de violence qui devrait être prochainement introduite à Lausanne.

1 Voir la lecture dans son entier à l’adresse : https://www.youtube.com/watch?v=oW4OC42Bzxo
2 Virginies Despentes, Création d’un corps révolutionnaire, lecture, novembre 2022, Centre Pompidou, Paris
3 Voir sondage gfs (2020) https://cockpit.gfsbern.ch/fr/cockpit/violence-sexuelles-en-suisse/ mais également le matériel mis à disposition par Amnesty https://www.amnesty.ch/fr/themes/droits-des-femmes/violence-sexuelle/docs/2019/violences-sexuelles-en-suisse (sites consultés le 26.10.2021)

Olivia Fahmy

Olivia Fahmy

Conseillère communale